La bataille pour l'intelligence par Sébastien Elka

Cette contribution de Sébastien Elka s'inscrit dans le cadre de la préparation du 34e congrès du PCF

 

 

 

Les communistes ne parviendront à élaborer un projet et des stratégies pour le XXIème siècle que s’ils prennent conscience que l’apathie politique des populations résulte d’une politique d’abêtissement consumériste de la part d’un capitalisme depuis longtemps plus préoccupé de vendre que de produire. 

La psychiatrie, la psychologie comportementale, les neuro-sciences sont depuis longtemps abandonnées aux seuls objectifs de contrôle des consommateurs. Dans la main du marketing, les techniques qu’elles ont inspirées mènent une véritable guerre à l’intelligence humaine et les communistes, en ignorant les individus sous les masses, en ont souvent été complices.

Il est temps qu’ils s’emparent de ces sciences de l’esprit à partir des philosophies existentielles qui peuvent les rendre émancipatrices et développent sans tarder une politique de l’intelligence.

Un projet pour combattre l’apathie et le renoncement

Sur tous les sujets politiques de l’époque, les communistes font chaque jour état de riches réflexions, d'analyses pertinentes, d'idées innovantes. Néanmoins ces cent fleurs sont dispersées au vent, incapables de prendre racine faute de convergences, faute de projet politique de fond pour leur servir de terreau.

Ainsi des questions majeures et profondes ne trouvent que des réponses parcellaires et insatisfaisantes :

·         - Pourquoi une telle passivité de peuples auxquels l'histoire a pourtant montré ce qu'ils pouvaient attendre de la lutte collective ?
- Pourquoi alors que le niveau de scolarisation et d'éducation n'a cessé de croître, le degré de conscience et d’engagement politique a lui largement reculé ?
- Pourquoi faut-il que les gouvernants aillent si loin pour que l'on entrevoie quelques frémissements de résistance ? Pourquoi un vote communiste aussi bas alors qu'il y aurait tellement besoin de plus d'égalité et que les socialistes ne le proposent plus ?

Malgré des échanges intenses, les fragments de réponse proposés à ces questions ne voient pas émerger d’explication convaincante. Et pour cause : le corpus intellectuel marxiste qui avait présidé à la construction des communismes du XXème siècle ne permet pas d’y répondre.

Ses faiblesses structurelles et les dévoiements historiques qu’il a engendrés en ont d’ailleurs imposé depuis les années 60 une déconstruction, qui aura nécessité plusieurs décennies. Et pendant ce temps a émergé un néolibéralisme préoccupé de libérer le capitalisme des chaînes sociales imposées par les luttes.

Se débarrassant peu à peu du stalinisme mais sans projet, sans stratégie, sans assise internationale, les communistes n'ont pu opposer à la mondialisation néolibérale que leur courage et leur solidarité...

Cela n'a évidemment pas suffi, cela ne suffira pas pour reconstruire.

Ainsi, la quête la plus urgente est bien celle d’un projet politique, d’une stratégie de long terme.

La consommation, une arme politique

Au XIXème siècle, c'est par l'examen attentif du capitalisme de leur temps que les communistes ont identifié le sens des luttes à mener. Aujourd'hui, l'écrasante domination de l’argent doit nous interpeller : qu'est-ce que les industriels ou les financiers ont compris que les communistes n'ont pas su voir ? Quel virage ont-ils su prendre tandis que nous gardions le même cap ?

Des réponses de plus en plus convergentes à ces questions sont proposées par des intellectuels : le virage majeur, le coup de génie des stratèges du capital a été l’invention de la société de consommation, de la publicité, du marketing.

En effet, avec le renforcement des démocraties à l'aube du 20ème siècle, les bourgeoisies n'ont plus besoin de la capacité des peuples à prendre leur destin en main qui leur avait permis de renverser l’aristocratie. Pour E. Bernays – membre de la Commission Creel chargée de convaincre la population américaine d'entrer dans la première Guerre Mondiale, auteur du fameux Propaganda et « philanthrope » pionnier et théoricien des relations publiques, c’est-à-dire de la communication économique et politique moderne – la démocratie n'est le meilleur des régimes qu'à la condition que les élites manipulent un peuple irresponsable et incapable de prendre les bonnes décisions.

Le poids de cette thèse sera déterminant dans la mise en place d’une société de consommation après le Krach de 1929 et la seconde guerre mondiale. On la trouve en filigrane dans toutes les réflexions qui ont accompagné l’essor du marketing, cette science très politique de transformation de toute activité humaine, de toute ressource, en marché. Elle est omni-présente parmi nos élites bureaucratiques actuelles.

Ainsi loin de constituer seulement un moyen de créer de nouveaux marchés pour écouler les surproductions, la mise en place de la société de consommation dans les pays industrialisés a permis la dépolitisation et le contrôle social.

Les cerveaux des plus jeunes en première ligne

Avec le développement de la radio, de la télévision surtout, des industries culturelles, de la publicité omniprésente, c'est tout l'environnement symbolique des individus qui a pu se trouver mis à disposition de ce dessein, avec une capacité croissante d'accaparer l'attention des individus partout et tout le temps, de mettre le temps de cerveau humain à disposition des annonceurs.

Or l'une des meilleures mesures de l'émancipation des individus dans une société est sans doute son degré d'alphabétisation et son niveau global d'éducation. Dès le projet des Lumières, l'école est le principal vecteur d'élévation des consciences, de lutte contre la paresse et la lâcheté de chacun, de prise en charge du monde, de soi et des autres par l'Homme adulte et responsable. Mais cette éducation nécessite évidemment de jeunes cerveaux disponibles, libres de recevoir des savoirs à travailler.

La conséquence de la véritable politique de remplacement du citoyen par le consommateur en cours est donc évidemment un affaiblissement terrible de l’institution scolaire, de la possibilité d’aider les enfants à grandir et à s’affirmer comme adultes responsables en réservant le meilleur de leur attention à l'introspection critique, au soin des autres et des générations, à la réflexion politique.

Et il en résulte la dislocation des familles, la baisse de l'attrait pour la lecture et les matières nécessitant une attention profonde et prolongée (mathématiques, sciences, philosophie), l’infantilisation des adultes – conclue très logiquement par la disparition parallèle de l'état de minorité, pénale, sexuelle, technologique – le désengagement vis à vis des maux du monde, l’apathie politique.

 

Ouvrir un second champ de bataille

Ainsi par « nécessité » économique, les communicants ont assimilé – et perverti – l’exploration freudienne des pulsions, du désir, du soin et de l’attention.

Par « hasard » politique, cette découverte lui a permis de refermer sa mâchoire terrible sur ses dominés, broyés entre production et consommation, d’enfermer les masses dans l’alternative entre « collaboration » productive et consumérisme individualisé, entre prolétarisation et comportement d’enfants gâtés.

Et cette « évolution » du capitalisme lui a permis de triompher de l’organisation du prolétariat pour la lutte des classes « qui aurait dû » lui être fatale. D’autant mieux que pris au jeu de la compétition des productivismes, les communistes ont souvent joué des mêmes armes de propagande et d’infantilisation massive que les publicitaires.

Maintenant qu’une nouvelle crise systémique et l’impératif écologique déstabilisent de nouveau la belle et terrible machinerie du capital, il est impératif que les communistes cessent de ne s’intéresser qu’aux seules luttes du travail et à la propriété des moyens de production pour l’affronter résolument sur le terrain de la lutte pour l’hégémonie symbolique et culturelle.

La philosophie sociale et historique du XIXème siècle qui avait imposé via la science économique cette priorité n’est pas sortie de l’histoire, elle est même plus que jamais nécessaire.

Mais l’oubli de l’individu à créé trop de catastrophes au XXème siècle, l’abandon des technologies de l’esprit aux logiques productivistes abrutissantes est une arme trop terrible du capitalisme pour que les communistes restent en dehors de ce second champ de bataille.

Redevenant scientifiques et philosophes, ils doivent, en s’appropriant les philosophies existentielles et individuelles, répondre « bataille de l’intelligence » à la télévision comme ils avaient répondu « lutte des classes » à la machine à vapeur.

 Une politique de l'intelligence

Evidemment, une « bataille de l'intelligence » ne consiste pas à poser des bombes sur les antennes relais de télévision. Horizon politique de grande ampleur, la prise en compte de cet axe au coeur de notre projet politique implique une politique de l’intelligence impactant concrètement nos combats, nos analyses, notre organisation :

·         - Il est indispensable de mettre l'école, la formation, l'éducation populaire au coeur de nos préoccupations. Le système éducatif n'a pas vocation à former des outils de plus en plus pointus et de moins en moins humains, ni des consommateurs avertis au point de se comporter en moutons, mais des citoyens adultes responsables de leur individuation et de leur épanouissement, aptes à s'emparer de leur avenir individuel et collectif.

·         - La formation des militants est un préalable indispensable à toute bataille de l'intelligence, car l'échange direct entre les militants et la population est le moyen de communication le plus efficace dans un objectif d'enrichissement et d'autonomisation des individus. Cette formation des militants doit être généraliste pour leur permettre d'entrer pleinement dans les luttes concrètes, mais doit également savoir aborder les questions philosophiques sous les deux angles sociaux et existentiels. L'oubli de ce second angle porte sans doute une grande responsabilité dans le mépris de l'individu commun aux régimes communistes du XXème siècle, et laisse notamment les questions du bonheur et du désir au marketing. Assurément, la meilleure garantie de l’intégrité éthique d’une organisation est l’esprit critique et lucide de militants formés, philosophes.

·         - Notre rapport aux mouvements culturels doit être repensé. Dans la société de consommation, l'identification des individus à des esthétiques et/ou pratiques culturelles est très fréquemment bien plus forte qu'à une classe sociale. Les ponts entre les peuples et les réseaux tissés par ces cultures postmodernes sont des cibles pour les industries culturelles, tandis que les forces de progrès ignorent complètement leur potentiel d'invention, de formation, de résistance.

·         - Nos résultats électoraux ne peuvent être lus qu'à l'aune de notre absence sur ce terrain de la bataille de l'intelligence engagée depuis au moins un demi-siècle par les intérêts du capital. L'émancipation permise par la scolarisation n'ayant plus depuis un demi-siècle une dynamique aussi forte que l'aliénation dans la consommation, la réflexion du citoyen s'enferme dans les circonvolutions malléables de l'opinion et les esprits minorisés sont d'une plus grande plasticité. Dès lors, une prise de conscience massive et soudaine est plus envisageable que jamais.

·         - Notre structure de parti doit permettre aux militants formés de prendre pleinement leurs responsabilités d'adultes éclairés. En dehors des situations de plus grande urgence, le partage complet et ouvert des idées et des informations est la seule organisation réellement communiste. Bien sûr, cette horizontalité de la réflexion n'est possible que dans une structure confiante et disciplinée dans l'action. L'articulation démocratique des directions et des coordinations, des réseaux et des cellules/sections/fédérations géographiquement constituées est permise par les nouvelles technologies de l’information, dont les communistes ont encore largement à se saisir.

·         Notre communication politique doit prendre pleinement en compte la bataille de l'intelligence. Le matraquage de slogans, symboles et petites phrases ne nous différencie pas des autres courants politiques (si ce n'est par notre relative inefficacité prouvée par les dernières échéances, étant donné qu’en ce domaine l’amateurisme n’est plus possible et que nous n’avons pas les moyens gigantesques de nos adversaires). Surtout, l'attitude passive demandée au citoyen pour recevoir cette propagande participe de son abrutissement et aliénation symbolique. La politique telle que notre communication la propose reste donc un produit de consommation, et nous en payons sans doute plus que d'autres le prix. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le référendum de 2005 a engagé bien moins de cette communication descendante et bien plus d'échanges et de débats sur le texte, beaucoup plus d'intelligence, que dans les échéances électorales habituelles. Quel que soit son outillage intellectuel, le citoyen apprécie donc vraisemblablement d'être considéré en adulte capable d'attention…

Ces points ne sont que quelque unes des déclinaisons pratiques de cette politique de l’intelligence que les communistes doivent construire s’ils veulent reprendre enfin l’initiative, s’ils entendent répondre au capitalisme là où il commet aujourd’hui ses plus odieux forfaits.

 

Dernière mise à jour de cette page le 22/09/2008