la chine contre le tibet
JE SALUE... Je salue les centaines d’habitant(e)s des vieux quartiers de Pékin, dont on a rasé les maisons au bulldozer pour construire des dortoirs à sportifs et des stades où ces crétins iront battre le record de lancer du marteau. (Et la faucille, c’est pour quand ?) Je salue les milliers de Pékinois que la police harcèle depuis des mois pour qu’ils deviennent « présentables » aux yeux des rares occidentaux qui s’égareraient hors des périmètres balisés. On a particulièrement fait la chasse aux hommes qui prennent le frais torse nu, les soirs d’été. À ceux qui ont la fâcheuse habitude de cracher par terre, on a distribué des petits sacs plastique portant cette inscription : « La civilisation commence par des détails, veuillez ne pas cracher ! » Je réponds : « La civilisation commence par l’essentiel : veuillez nous foutre la paix ! » Je salue, parmi des centaines de milliers d’autres, les émeutiers de Dongzhou (village côtier à une centaine de kilomètres de Hong Kong) qui protestaient, début décembre 2005, contre les compensations dérisoires offertes pour être chassés de leurs terres où devait être construite une centrale électrique, attaquant les locaux gouvernementaux sous les tirs de la police (bilan : entre 3 et 20 morts, selon les sources). Je salue les ouvriers, étudiants, et paysans, protagonistes anonymes de ce que les bureaucrates de Pékin appellent des « incidents de masse », officiellement évalués à plus de 74 000 en 2004, et 87 000 en 2005. Je salue les dizaines de milliers de gens condamnés chaque année à la « rééducation par le travail » (laojiao), sans jugement, sur décision d’une commission administrative, pour une durée pouvant aller jusqu’à 3 ans, peines non susceptibles de remises. Je salue Chen Guangcheng, juriste autodidacte, « avocat aux pieds nus », condamné en août 2006 à quatre ans et trois mois de prison, pour avoir dénoncé les stérilisations forcées pratiquées dans la province du Shandong. Je salue la foule émeutière qui, en mars 2007, tint tête aux policiers cinq jours durant à Zhushan, village de montagne du Hunan, incendiant des bus (dont la compagnie venait d’augmenter les tarifs), des voitures officielles et des véhicules de police. Je salue les 7 000 manifestant(e)s de Xiamen, ville portuaire, qui protestaient le premier juin 2007 contre la construction d’un complexe pétrochimique. Je salue la foule émeutière qui, les 19 et 20 mai 2007 à Dungu et dans sept autres cantons de la région autonome du Guangxi, a protesté contre le contrôle autoritaire des naissances en affrontant la police, en brûlant des voitures et en donnant l’assaut aux sièges des gouvernements municipaux et aux bâtiments abritant les services officiels de planning familial. Je salue le journaliste indépendant Lü Gengsong, condamné en janvier 2008 à quatre ans de prison, pour « incitation à la subversion de l’État », et Hu Jia, arrêté pour le même motif fin décembre 2008, après des mois de résidence surveillée, et tous leurs semblables, des centaines, dont les noms ne nous sont pas toujours connus. Je salue Huang Qingnan, vitriolé pour avoir aidé des ouvriers à défendre leurs droits, dans un pays où la grève est interdite (mais où les grèves sauvages se multiplient) et où le code du travail ne prévoit que depuis le 1er janvier 2008 que les patrons sont tenus d’établir un contrat à durée indéterminée pour les salariés qui ont plus de dix ans d’ancienneté ! Le boycottage des jeux olympiques, compris comme thème d’agitation (il ne peut être effectif et total), peut n’être qu’une farce de plus au service du grand mensonge capitaliste sur l’évolution conjuguée et harmonieuse du commerce, du salariat et des droits de l’homme. La seule manière de faire produire au boycottage un effet réel - et d’abord sous nos propres latitudes - est de le resituer dans la perspective d’un soutien au prolétariat et au peuple chinois, partie d’une lutte de classes féroce, dans laquelle nous avons, en tant que consommateurs de produits manufacturés et subissant nous-mêmes le capitalisme des donneurs d’ordre occidentaux, une responsabilité qui n’est pas abstraitement morale, mais politiquement et économiquement concrète. Il en va de notre responsabilité politique (à nous aussi) si les paysans, les ouvrières et les ouvriers de Chine sont surexploités dans une sweat chop à l’échelle d’un continent d’où sont extraites les matières premières et où sont assemblés les produits que nous utilisons. S’il sert les intérêts de la bureaucratie qui le dirige encore, le régime post-maoïste fait désormais, aux yeux de tous, partie intégrante du capitalisme mondial. Les Jeux olympiques d’août 2008 ne seront qu’un incident de mass media, qui aura été l’occasion d’un peu plus de misère, de tracasseries policières et de répression pour des dizaines de milliers de gens. Pékin en gardera des cicatrices urbanistiques indélébiles. Mais d’autres plaignant(e)s, d’autres grévistes, d’autres insurgé(e)s se battront contre la police, l’armée, le parti et les patrons. La révolte violente des jeunes Tibétains, qui rejoignent des moines bouddhistes, eux-mêmes souvent fort jeunes, se comprend aisément. Qui peut supporter sans se rebiffer de se voir expulsé de chez lui par l’armée ? Mais, contrairement à ce que semblent croire beaucoup d’admirateurs occidentaux du dalaï-lama, cette révolte n’a aucun surcroît de légitimité du fait que l’armée d’occupation est chinoise... Tous les paysans chinois chassés de leurs terres par « leur » armée et « leur » police (ne l’appelle-t-on pas la « Police armée du peuple » ?), pour construire des usines polluantes ou des résidences de luxe pour nouveaux riches, ont exactement le même droit légitime à l’insurrection, que proclamait la constitution française de 1793. C’est à l’indépendance du monde - et des humains qui l’habitent - que nous devons consacrer nos efforts. Ni radotages ni mantras ! Ni pain béni ni Jeux olympiques ! La liberté et la dignité partout, pour toutes et tous ! Dans et par la lutte. (Claude Guillon)
Dernière mise à jour de cette page le 15/05/2008